1954 – Gérard Philipe, un Cid à Montréal : comment dire l’alexandrin ?


Lors de cette première tournée du TNP à Montréal en 1954, la troupe de Jean Vilar débute avec Le Cid dès le premier soir. La représentation du 11 septembre 1954 est accueillie par des avis (très) partagés, Gérard Philipe semblant d'ailleurs avoir eu quelques soucis en scène lors des premières représentations (ou de la première).

Plus que la scénographie novatrice, c'est la manière de dire l'alexandrin qui semble avoir partagé certains critiques. Comment faut-il donc dire l'alexandrin ? Le « casser », le scander, le « chanter », mettre la césure en évidence ? Ce qui semble désormais du domaine du « chant » dans l’expression théâtrale de Gérard Philipe est alors souvent perçu comme une manière « plate » de dire le vers, de descendre Corneille de son piédestal en rompant avec une tradition séculaire incarnée par les Sociétaires du Français.

Cette perception est peut-être encore plus accusée au Québec, où la perpétuation de cette tradition a encore été – semble-t-il – assez peu bousculée.

 

Voici deux comptes rendus radicalement opposés, qui mentionnent cette grande question : comment faut-il dire Corneille ? et d'ailleurs, faut-il encore jouer Corneille ?

 

FAUT-IL BRÛLER CORNEILLE ?

« Avant de nous rendre voir Le Cid, de Jean Vilar nous avons voulu oublier celui de Pierre Corneille. Nous avons voulu effacer de notre mémoire le “Rodrigue as-tu du cœur ?” et tous ces vers dont les uns sont passés à l’étal de proverbe et dont les autres ne sont plus cités que comme exemple de mauvais style ("Cette sombre clarté qui tombe des étoiles”, etc.).

Une fois accompli cet exercice mnémotechnique à rebours, nous avons vu le Théâtre National Populaire aux prises avec cet adversaire de taille qu’est “Le Cid”. Et le T.N.P. pour avoir vaincu dans le péril a triomphé non sans gloire. Il a triomphé grâce à énormément d’astuce, de compromis, de trompe-l’œil et de trompe-l’oreille.

Le tour consistait à faire descendre don Rodrigue et ses amis de leurs grands chevaux, à plonger l’œuvre tout entière dans un grand bain de simplicité, en passant sans appuyer sur ses infirmités trop graves.

On applaudit sans réserve un décor d'une grande beauté dans son extrême sobriété ; des costumes d'un goût parfait ; des jeux d’éclairage minutieusement réglés qui remplacent avec avantage rideaux et toiles de fond ; une mise en scène qui, sur ce vaste plateau presque nu fait parfois ressembler les interprètes à des patineurs, mais atteint son but qui est d’occuper l'œil pendant que se tend l’oreille.

Et l'interprétation ? Magistrale chez Jean Vilar (le roi), Jean Deschamps (don Diègue) ; très belle chez Silvia Montfort (Chimène), Monique Chaumette (l’Infante), fort honnête chez les autres, surtout chez Mona Dol à qui était dévolu le rôle ingrat de la confidente Elvire.

Et Gérard Philippe (sic), l’idole du cinéma ? II faut reconnaître que son Campéador ne nous a guère convaincus. Question de physique d'abord. Nous ne voyons guère ce jeune premier romantique aux prises avec l’armée des Maures ; et son récit de la fameuse bataille nous a paru une galéjade. N’y a-t-il pas, d’ailleurs, dans toute cette histoire une forte dose tartarinade avant la lettre ?

Rendons grâces à Gérard Philippe d’avoir glissé sur la douteuse réplique :

"Chimène : Je me meurs

Rodrigue : Un instant ..."

sans provoquer chez le spectateur une douce hilarité.

L’interprétation, dans son ensemble, pourrait ressusciter la querelle des alexandrins. Faut-il les chanter, en respectant la césure ou les escamoter ? Jean Vilar et Jean Deschamps préfèrent le naturel à la cadence, d'autres semblent hésiter entre les deux manières et d’autres enfin persistent à faire chanter les douze pieds en appuyant sur la rime. Une conception plus homogène quelle qu'elle soit, ne serait-elle pas préférable ?

Bref, le Théâtre National Populaire relève un défi d’envergure et s'en tire avec honneur. Mais Corneille vaut-il qu’on se donne tant de mal ? Et y a-t-il un avantage certain à sortir de la poussière des bibliothèques ce drame un peu ridicule qui met aux prises un vieillard mégalomane, une nymphomane sanguinaire et un bellâtre qui ne sait où donner de la tête et de l'épée ?

Avec quelle joie nous irons maintenant applaudir Molière ! » Louis Pelland, Le Canada, 14 septembre 1954.

 

Au contraire, l’un de ses collègues estime avoir assisté à

Une grandiose représentation du "CID"

Jean Villar (sic) nous réconcilie avec Corneille.

« Rien ne pouvait mieux donner le ton à la semaine française que nous vivons actuellement que la grandiose représentation du Cil) au Théâtre Saint-Denis que nous ont proposée samedi soir Jean Vilar et sa troupe du Théâtre National Populaire.

(...) Le Cid est une belle histoire d’amour cet plus belles sont les histoires d'amour, plus attachantes lors que les héros en sont jeunes. Nous sommes ici admirablement servis puisque Silvia Monfort et Gérard Philippe sont Chimène et Rodrigue. Silvia Monfort est la Chimène rêvée. Ce petit visage à la fois dur et sensuel (je la revois dans je ne sais quel personnage trouble de L'Aigle à deux têtes) reflète toute l’agonie de cette femme qui va d'un extrême à l’autre sans se livrer tout à fait. Une fois l'âpre combat terminé, voyez cette bouche se détendre, attendant déjà le premier baiser. Gérard Philippe (sic) apporte au rôle de Rodrigue une flamme, une fougue, une jeunesse, un charme personnel qui dépassent le compliment qu'on peut lui faire. Il s'identifie complètement au Cid. Trop de sociétaires rhumatisants nous avaient fait oublier l'âge de Rodrigue, guerrier redouté qui pourfend les armées et capture autant que captive les rois ; fils déchiré entre l'amour de son père et celui de Chimène. Il nous a dit avec perfection les stances déchirantes qui terminent le premier acte.

Monique Chaumette est émouvante dans le rôle de l'Infante que son rang oblige à des sacrifices. Rodrigue n'est pas pour elle ; elle devra faire taire son cœur. Mais quel combat avant de se rendre, que de fausses résignations, de reprises. Les deux femmes sont accompagnées chacune d'une confidente : Mona Dol et Laurence Constant qui vivent intensément ces rôles de repoussoir et sauvent leur artificialité par leur talent et leur sincérité.

Don Diègue et Don Gormas trouvent en Jean Deschamps et Georges Wilson des interprètes de race qui croient encore à l'honneur, le pivot même de la pièce, le premier marqué par l'âge mais noble encore ; le second entier, sûr de sa force. Deux belles incarnations ; on les a vivement applaudis et ils le méritaient.

Quant à Jean Vilar, il s’est contenté du rôle du roi. Il a le sens de la mesure, de l'équipe. Il lui serait facile de tirer le morceau ; il en a les moyens ; on le sent. Mais il sait qu'il fait partie d'une troupe et que seul le succès de l'ensemble compte.

Tous les acteurs savent donner au vers cornélien une allure naturelle tout en sauvegardant son rythme. Ils ne le ronronnent pas, ils ne s'écoutent pas le dire ; ainsi ils nous en font sentir la prenante beauté.

On retrouve dans les costumes les grands d'Espagne peints par Velasquez, avec leurs pourpoints et leurs toques de velours emplumées, leurs duègnes baleinées de protocole et d'ennui. L'éclairage, très savant, produit des effets saisissants. Parfois ce sont de véritables tableaux où la lumière s'accroche à un nez, un menton, le metteur en scène ayant autant le sens de la plastique que du mouvement. Le rythme de l’œuvre est également respecté. Les scènes sortent les unes des autres avec un art admirable qui règle avec aisance les pires difficultés. Aucune stagnation, aucun de ces temps morts qui rendent parfois certaines représentations si longues, si pénibles.

Quant aux décors, ils ne sont pas là pour eux-mêmes, mais uniquement pour mettre en valeur l'œuvre et soutenir les acteurs. Une grille et des hallebardes suffisent pour signifier la présence royale, des fauteuils sont là qui seront selon les besoins sièges ou trônes. Nous sommes sur le plateau nu rêvé par Copeau, où il n'y a plus de place pour la tricherie ou le mensonge. La tragédie y déroule ses pas mesurés ; l'alexandrin y retrouve son mouvement. Corneille, grâce à Vilar et à ses acteurs, sa valeur éternelle de vieil enchanteur qui peut émouvoir autant la cour de Versailles que le public de Montréal. (...) » Louis-Marcel Raymond, Le Devoir, 13 septembre 1954.

 

Capté cette année-là au Théâtre de Chaillot, l’enregistrement intégral de la pièce pourra vous aider à vous faire votre propre idée…

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